Hélène Bard

Écrivaine  ●  réviseure linguistique et stylistique  ​●  Mentore littéraire

​— Je ne sais pas c’est quelle sorte d’oiseau, que je dis, le nez dans la fenêtre.

— Quoi ?

— Le nid, je ne sais pas c’est quelle sorte d’oiseau.

Ça ne l’intéresse pas. Alors que moi, ça m’obsède. Ça fait des jours et des jours que l’oiseau va dans mon cèdre. Le cèdre à côté de la fenêtre de mon salon, celui qui est à moins de trente centimètres de la maison. Il y a sûrement deux oiseaux, un mâle et une femelle, c’est certain. Une famille aviaire.

Je ne sais pas s’ils font le nid ou si les œufs sont éclos. Je ne sais pas si c’est une sorte de grive ou une sorte de bruant. J’ai même aperçu un merle. Je me suis demandé s’il pouvait y avoir deux maisons dans le même arbre.

Je ne vois rien. Même avec mes jumelles. Je m’approche, mais la fenêtre est sale. Les branches cachent tout. Ils ont bien choisi leur endroit.

— Faut que je le taille, le cèdre.

— Tu y touches pas, que je réponds sur un ton sec. Tu le tailleras à l’automne, tu le tailleras quand tu voudras, que j’ajoute, l’index pointé vers lui, mais pas pendant que les oiseaux sont dedans. Si je te vois t’en approcher, je vais devenir aussi brutale qu’une lionne qui protège ses petits.

Je suis déjà enragée. Comme s’il fallait toujours contrôler la pousse des arbres. Couper telle branche qui risque d’endommager les gouttières, l’autre qui frotte sur le toit. Entre le grand bouleau qui dépasse la maison et le bardeau d’asphalte, c’est ce dernier qui gagne. Ça va de soi, semble-t-il. Mais pas pour moi. Je suis certaine que l’arbre souffre. Je suis certaine que la scie le torture. Je ne crois pas à l’état végétatif.

C’est mon cinquième printemps dans cette maison, mon cinquième printemps près de ce cèdre. J’en ai eu, des nids. Un dans les combles.

— Je les entends gratter le matin, qu’il m’a dit. Ça me réveille. Faut que je replace le soffite.

— Y est trop tard, le nid est commencé, tu touches à rien. Tu l’arrangeras quand les oiseaux seront partis.

J’ai eu deux nids dans mon grand lilas. Dont un que j’ai récupéré à l’automne, pour décorer mon arbre de Noël. Ils en ont refait un autre au même endroit l’année suivante. Cette fois, je n’y ai pas touché. Mais il est resté vide. La terre s’est détrempée. Les brins d’herbe ont commencé à pourrir. Mais jamais je n’avais eu un nid près de la fenêtre jouxtant mon canapé, l’endroit où j’écris, où je travaille, où je vis ma vie en retrait du monde. Il n’y a pas de plus beau cinéma que l’oiseau qui arrive, brindille au bec, se perche sur ma clôture, scrute les environs avant de plonger dans les branches, là où il a décidé de fonder une famille.

L’oiseau vient de repartir. L’autre arrive. Ils sont tellement pareils. Lequel est le mâle, lequel est la femelle, je ne sais même pas quoi observer. Le bec ? Les yeux ? La queue ? Les ailes ? Ils vont trop vite. Ça me prendrait une photo, une photo comme celle que l’on retrouve dans les livres. Je ne m’y connais pas, en oiseau. Je distingue le pigeon du goéland, le geai bleu du pic-bois. Je reconnais un cardinal quand j’en vois un, mais c’est tout. Avec mes oreilles de fille malentendante, les chants ont fini par se confondre au bruissement des feuilles, aux craquements des arbres. Et la forêt s’est transformé en fond sonore cotonneux.

Il passe quelqu’un dans la rue. Mon chien se met à japper. Je me demande si les oiseaux ont peur. La fenêtre est ouverte. Je n’entends rien. Je ne vois rien. Le jour, je me concentre sur le portable posé sur mes genoux, mais sur ma gauche, dans mon champ de vision, le moindre mouvement attire mon attention. Aussitôt que la lumière est balayée par un battement d’ailes, provoquant de petites ombres rapides, je me retourne pour voir mon oiseau arriver, partir.

Un matin, il a le bec rempli d’asticots. J’ai la certitude que les petits sont venus au monde. Les parents s’affairent du matin au soir. Ils n’ont aucun répit. Pas d’aide de la famille élargie. Ils vont et viennent, toutes les cinq minutes. Ils débusquent le moindre vermisseau. Ils sont sûrement fatigués, épuisés, comme j’ai pu l’être quand j’ai allaité mes enfants. Exténués. Dans la ronde du printemps, il y a eux, mais il y en a des milliers d’autres qui s’affairent, qui assurent la course du monde dans de petits gestes maternels, paternels, dans de petits gestes de protection. Contre le chat du voisin, bien nourri, mais excellent chasseur, qui a peut-être repéré la faiblesse d’une aile ou d’une patte. Le petit détail que je ne vois pas. Contre le gros oiseau noir qui transpercerait les petits de son bec en battant des ailes. Et toutes ces heures de travail pour rien. Pour des oisillons qui serviraient de repas. Mon cœur se serre. J’en ai la nausée. Ce sont mes enfants que l’on démembre pour les manger.

L’oiseau reste là. On dirait qu’il me regarde. Je vois ses petits yeux cligner à répétition. Ses petites plumes ébouriffées. Il reprend son souffle entre deux repas. Si petit. Si fragile. Et en même temps si vigoureux. Responsable de ses petits. Pas de services sociaux. Pas de services de garde. Pas de banque alimentaire.

J’essaie de le photographier, mais le flash inonde la fenêtre de lumière. Je ne vois toujours rien. Ressors mes jumelles. C’est trop flou, trop proche. Me rassois, jette un nouveau coup d’œil entre deux phrases à corriger.

Un matin de juin, le soleil traverse les branches du cèdre. L’oiseau arrive. Et là, j’aperçois les becs ouverts, tendus vers le parent nourricier, dans l’attente, la confiance. La lumière passe à travers leur peau mince, rougeâtre. Les petits sont recouverts d’un duvet gris. Ça ne dure que quelques secondes. Je ne les vois que quelques secondes. Il pourrait y avoir une musique divine pour accompagner ce moment d’état de grâce. C’est le climax, c’est la beauté, c’est la grandeur. C’est l’ordinaire du monde qui s’acharne depuis le premier battement de cœur.​​


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