​Moi — 20 novembre 2015


Je leur ai envoyé mon curriculum vitæ par courriel. Ils m’ont répondu qu’il était impressionnant, que mon expérience de travail était remarquable. Ils ont voulu me rencontrer. J’ai dit oui. Mais je ne savais pas comment m’habiller, ni quels souliers porter, ni comment me maquiller.

Je leur ai serré la main comme il faut. J’ai levé les yeux pour croiser leur regard. J’ai enduré leurs parfums fruités, épicés, musqués. J’ai attrapé au vol leurs pointes d’humour sans référents pour moi. Et leurs regards lancés à la volée pour se dire des choses qui ne me concernaient pas.

Pendant que le patron m’expliquait les valeurs de l’entreprise, j’ai remarqué les souliers pointus de l’un, les talons hauts de l’autre, les cheveux teints, le maquillage, les lunettes dernier cri. Les colliers, les boucles d’oreilles.

Moi, je sens moi. J’ai des lunettes pour voir mieux. Des souliers pour protéger mes pieds du froid, des cailloux, de la boue. Je m’habille parce qu’il le faut, parce que c’est comme ça.

C’est ça, derrière le C.V., derrière l’écrit. Une fille pas maquillée, des chandails chauds et confortables, des bas de laine, des souliers à talons plats, des cheveux naturels avec quelques mèches blanches. Des dents d’une teinte normale, qui ne sont pas blanches à vous éblouir, pas aussi étincelantes que des dizaines de diamants cachées derrière des lèvres trop gonflées. Des dents un peu jaunes d’ancienne fumeuse, une dent un peu croche à droite, brandie comme un trophée, comme un riche héritage d’une famille dont je suis fière. Une dent croche comme mon père, pareille comme celle d’une tante maintenant décédée, et que j’aimais beaucoup. Des dents de buveuse de café, de personne qui passe sa journée le nez dans un dictionnaire. Petite intello un peu perdue, qui a lu davantage qu’elle a fréquenté ses pairs, qui a réfléchi davantage qu’elle a magasiné. Qui ne lit pas les revues de mode. Qui ne remarque même plus ses cheveux blancs. Qui ne veut rien savoir du botox, du faste, du faux.

Ils n’ont pas pu superposer les deux images. Pour eux, c’était incohérent. Je suis l’astronaute turc qui a présenté l’astéroïde B 612, mais que personne n’a cru « en raison de son costume ». J’accorde de l’importance au mouton et au rire. À l’essentiel. Et ça ne leur a pas plu.

Ils ont embauché quelqu’un d’autre. Une belle personne aux dents blanches et aux cheveux teints, une image botoxée et photoshopée. C’est elle qui a rédigé la lettre qu’ils m’ont envoyée pour m’aviser que je n’aurais pas le poste. Et là, c’est moi qui n’ai pas pu superposer les deux images. Tant d’éclats et tant d’imprécisions. Tant de bijoux et tant de coquilles. Tant d’opulence et tant d’incohérences.

Ils avaient fait un choix : celui de l’écrit inefficace.

C’est la dernière entrevue d’embauche que j’ai passée. Je me suis repliée. Ce n’était pas l’exception qui confirme la règle, mais plutôt la goutte qui a fait déborder le vase.

Moi, c’est ma pensée que je peaufine. Ce sont les livres que je consomme. Ce sont les connaissances que j’accumule. Ma vision du monde se modifie. Ma perception de moi se raffine. J’équarris ce gros brut pour qu’il soit tout en nuances. Je m’assagis.

Je suis encore chez moi derrière QWERTY. Seule. Dans le silence inexistant de mes acouphènes. Je ne revêtirai pas l’habit à l’Européenne. Je vais conserver mes cheveux blancs, mes cernes et mes rides. Et je vais continuer de lire et d’écrire, de m’enraciner dans ma maison de mots. Et à me concentrer sur les détails que je suis seule à remarquer.


Copyright © Hélène Bard. Tous droits réservés. 2015​​

Blogue​● Les mots inutiles

Hélène Bard

Écrivaine  ●  réviseure linguistique et stylistique  ​●  Mentore littéraire