Hélène Bard

Écrivaine  ●  réviseure linguistique et stylistique  ​●  Mentore littéraire

Blogue​● Les mots inutiles

​​Le quotidien — 18 janvier 2016

La vie aurait été tellement plus facile. Les petits matins, silencieux. Les nuits, complètes. Les soucis en moins. Le temps pour soi. Mais on finit par s’habituer. On s’habitue au manque de sommeil, au café froid, à l’odeur de la merde, à la proximité. On finit par ne plus penser à soi. On dirait qu’on n’existe plus. Qu’il n’y a qu’eux. Qu’il n’y a que leurs désirs, leurs volontés, leurs besoins, leurs habitudes. Leurs préférences. Ils refusent que je chante. Ils détestent ma musique. Ils salissent les miroirs. Ce sont des chronophages. Des vampires. Ils occupent les lieux, s’étendent. Font tourbillonner l’air. M’étourdissent, m’épuisent, me soumettent.

Les douleurs au dos, au début aiguës, deviennent chroniques. La prise d’antidouleurs, d’abord occasionnelle, devient systématique. Ils sont là pour rester. Ils ne s’en iront pas. Je les voulais, ils sont là pour toujours, pour toute la vie, pour toute l’enfance, l’adolescence, les études, pour tant d’égoïsme, de traîneries, de désobéissance et de transgression.

Quand ils sont là, j’ai hâte qu’ils se couchent. Quand ils dorment, j’ai du mal à refréner mon envier de les chatouiller. Dans ma solitude, ils me manquent. Leurs rires me manquent. Leurs cris. Les « mamans » répétés sans fin jusqu’à ce que j’explose d’impatience. Quand ils ne sont pas là, je ramasserais tous les verres de lait renversés. J’essuierais tous les nez morveux. J’endurerais tous les cris, les pires maux. Je jouerais, m’investirais, me consacrerais. Et quand ils sont là, je n’en peux plus, je n’en veux plus. Ça devient trop. Trop de bruits, trop de tâches, trop d’encadrement. Trop de routine, de répétition. Ça n’arrête jamais. Ça recommence, le linge à laver, à plier, à ranger, à porter. Les fesses à laver, les couches à changer, à jeter, à acheter. Les pipis sur le pot, le carrelage, le canapé, le lit. La mauvaise haleine, les dents à brosser. Les bouches à nettoyer. Recommencer. La vaisselle. Répéter, dire encore, faire encore ; les précisions, les rendez-vous, les oublis, les ratés, les moins bons coups, les regrets. Tous ces deuils. Les pertes de temps. L’anxiété. D’être trop, pas assez. L’incompétence. L’incertitude. La peur. De ne pas se sentir bonne mère, bonne épouse, bonne amie. La certitude de n’être qu’abnégation. Devoir.

C’est à la limite du tolérable, mais on le fait. On le fait parce que ça doit continuer. Parce qu’il y a plus grand que soi. Mieux que soi. Plus éternel que soi. On le fait parce que sinon, vivre n’aurait aucun sens. Il y aurait bien des livres à lire en silence, des matinées tranquilles à traîner au lit. Mais il y aurait le deuil de cette vie que je voulais. De cette façon d’être dont je rêvais, sans vraiment savoir ce qui m’attendait. Ça aurait été plus simple d’être seule. Je n’aurais pas crié, je n’aurais pas perdu, je n’aurais pas donné. Mais je n’aurais jamais su. Je serais morte dans l’ignorance.


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