Blogue ​ Les mots inutiles


Hélène Bard

Écrivaine  ●  réviseure linguistique et stylistique  ​●  Mentore littéraire

L’éclatement — 14 décembre 2016


La crise, ce n’est pas le début. C’est l’aboutissement. Quand il se désorganise, il y a eu de l’incompréhension avant. Des idées déconstruites. Des attentes vaines. Un mélange d’émotions qu’il ne comprend pas. Qu’il n’arrive pas à nommer. Et ça y est. Il se décompose, il se liquéfie, il se défait, il s’écrase par terre et se met à râler. Il crie. Il hurle. Il se tord. Il pleure. Il est rouge. Il faut l’isoler. Et ça s’éternise.

Moi, sa mère, je m’éloigne, je me replie à l’intérieur de moi, je me protège de ces effusions qui me tombent dessus. M’écrasent comme du béton liquide qui figerait mes membres et tout mon corps dans une position de souffrance.

Il finit par tousser. Je me demande s’il va vomir. Il donne des coups dans le mur. Je me demande s’il va le défoncer. Il braille. Il chiale. Il tempête comme un forcené.

Moi, sa mère, je suis impuissante. Je ne peux rien faire d’autre qu’attendre la fin de l’éclatement, du déversement.

Ça finit par passer. Au bout d’interminables minutes. Le silence. De nouveau le silence. De nouveau la paix dans sa tête. J’attends qu’il se reconstruise, qu’il se réorganise. Que la bête flagellée laisse la place à l’enfant fatigué. Que les mots reviennent.

— Viens coller maman, que j’ai dit.

Il a fait non de la tête. Il était rouge. Le regard effaré. Il avait eu chaud. Il revenait de loin. De loin à l’intérieur de lui. Il avait mis les pieds dans une flaque de terreur et de noirceur. Il avait visité des lieux encombrés. Sales. Sombres. Il y avait vu quelque chose de laid. Il n’avait pas trouvé les mots pour le décrire. Il n’y avait eu que des cris. Que de longues plaintes douloureuses. Pour moi et pour lui.

Il a levé les yeux et il m’a regardée. J’y ai vu du chagrin. J’ai ouvert les bras et il est venu se blottir contre moi. La tête sur mes seins. Le corps long, allongé sur le mien. Il s’est fait lourd. Il s’est lové dans mon giron. Il s’est fondu dans moi. J’ai caressé sa tête. J’ai mis mon nez dans ses cheveux. Je lui ai tapoté le dos de l’autre main et je l’ai laissé s’apaiser un moment.

— T’as de la peine parce que t’as pas vu ton ami ? que j’ai demandé.

Il a fait non de la tête. Toujours pas de mots.

— Ton volcan a explosé ? que j’ai ajouté.

Il s’est mis à pleurer en silence sans bouger la tête. Avec un visage défait. Il a pleuré comme pleurent les adultes. Quand c’est le bout de la route et qu’il n’y a rien d’autre que les larmes. L’impuissance. L’abandon. Il a pleuré comme on pleure de désespoir. Quand la colère est partie. Qu’elle a laissé du désordre dans son sillon.


Et moi, mon cœur a crevé.



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