Blogue ​ Les mots inutiles

​Le vécu — 26 avril 2016

Il me regarde dans les yeux pis y me dit : « T’es certaine ? Tu changeras pas d’idée ? »
« Non », que je lui réponds. « Ça m’a trop brisée, mon histoire de phrases assassines, de violence psychologique, d’abus ; j’en ai plein le cul. T’as pas idée du mal que ça peut faire, t’as pas idée de la façon dont on se sent quand l’autre soupire sans arrêt pour n’importe quoi. T'sais, quand tu payes avec ta monnaie, que t’es aux caisses, que c’est ton tour. T’as attendu, t’as fait la file, pis ça prend soixante-quinze cennes pour qu’il revienne deux piastres rondes. Pis là tu comptes les vingt-cinq cennes, pis les dix cennes, pis les cinq cennes. Pis c’est là qu’y te dit de te dépêcher, que t’es pas tu-seule, que les autres sont écœurés. Pis y te presse le citron quand t’es déjà à bout pour d’autres raisons. Dit de même, ça a l’air tellement poche. Mais chaque fois que je passe aux caisses, j’y pense. Pis ça fait plus que dix ans qu’on est pus ensemble. Ça fait minable d’être dérangée par des commentaires aussi insignifiants. Tout le monde me dit qu’y se laisserait pas traiter de même, mais ça s’installe graduellement, c’te violence-là. Ça commence par des petites blagues, qui sont supposées faire rire, mais qui font mal. Genre un commentaire devant les autres. Un commentaire sur ton corps. Y dit à tout le monde, une fois, deux fois, dix fois, que t’as un sein plus gros que l’autre. Pis là, y le décrit, y en rajoute, les autres rient ; c’est supposé être drôle, mais toi, tu ris pas. Mais comme t’es la seule à pas rire, t’en viens à te dire que c’est toi qui es pas correcte. Pis là, tu t’écrases. Pis t’encaisses. Pis tu commences à pus t’occuper de ce que tu ressens. Tu te déplogues de tes émotions. C’est lui qu’y te dit quoi dire pis quoi penser. C’est comme ça que le filet se tend. Après, c’est le gâteau que t’as manqué. Tout le monde est au courant. Photo à l’appui. Ah ! Pis les biscuits ratés, aussi. Y est a tout bouffés, mais y dit à tout le monde qu’y étaient pas mangeables. Que le chat ferait un meilleur cuisinier que toi. Tes moins bons coups deviennent ses runnings gags. Le résultat, c’est que tu fais jamais rien de bon. Pis plus tu lui accordes du crédit, moins tu vaux cher. C’est juste de la marde. »
« J’y aurais fait ravaler ses jokes plates, moé. »
« Tout le monde me dit ça. Mais si tu dis ça, c’est parce que tu sais pas de quoi tu parles. T’sais, y m’a comme rendue zombie. Un genre de zombie dindon de la farce. Sa créature à fourrer. J’ai pas souvenir d’avoir valu plus que ça. J’ai fini par rire de moi comme y le faisait. Me rabaisser, c’était plus facile que me battre. J’étais comme son sac à jokes plates. Plate, avec mes petites boules. Quand j’avais bu un peu, je finissais par fermer ma yeule. Y trouvait une autre tête de Turc, pis y continuait de chier su tout le monde. Y fallait qu’y marche su que’qu’un pour se remonter. Je veux pus le voir, anaway. Ce qu’y dit, c’est de la marde. J’ai pas besoin de ça. Ça m’écœure de ne pas arriver à te faire comprendre à quel point ça brise que’qu’un. Chaque fois que je fais un gâteau, même après dix ans, je l’entends me dire “Va donc en acheter un à l’épicerie, à place, c’est tout ce que t’es capable de faire. Pis encore… Tu risques de l’échapper, mains pleines de pouces.” Chaque fois que je fais mon spaghetti au fromage orange, je me souviens qu’il l’avait qualifié d’infect en s’en empiffrant. J’haïs ça, les contradictions, ça fait comme me scier en deux, je sais pus comment agir, je sais pus quoi dire ; y faut que je sache où me placer, chus comme ça. Plus j’essaie d’avoir l’heure juste, plus la pendule se dérègle. Je l’entends encore décrire la bouffe que je faisais comme si je cuisinais de la marde. Pis y en mangeait en m’appelant la grosse. “Ben non, c’est pour rire, que je t’appelle de même.” »
Des contradictions à n’en plus finir, comme des portiques, comme des portes coulissantes dont on ne sort jamais. On n’est ni dehors ni dedans. On n’est ni dans la vérité ni dans l’humour.

Recommence donc à fumer, tu vas être plus endurable.

Tu pourrais au moins fourrer plus souvent, ça me ferait oublier tes bourrelets.

Si je passais cinq minutes dans ta tête, je me tirerais une balle.


« Attends, je vais regarder dans le dictionnaire, ce que ça veut dire, violence. Attends… écoute… “Force brutale pour soumettre quelqu’un.” Ben c’est exactement ce que j’ai vécu. C’était pas de l’amour, c’était de la brutalité. Pis c’était pas une relation d’égal à égal, c’était un rapport de force. J’ai pas été battue ni rien ; mais y m’a déjà lancé une télécommande par la tête. Un cendrier, aussi, une fois. En verre. Pis une manette de jeu vidéo. »
Je le regarde dans les yeux. Il ne me croit pas. Il doit penser que j’exagère, comme les autres. Que c’est juste dans ma tête.
« J’irai pas, à votre party de retrouvailles. Je changerai pas d’idée », que je dis.
« Dommage », qu’il me répond. « On aurait pu rire des autres avec ton ex. »


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Hélène Bard

Écrivaine  ●  réviseure linguistique et stylistique  ​●  Mentore littéraire