Hélène Bard

Écrivaine  ●  réviseure linguistique et stylistique  ​●  Mentore littéraire

Blogue ​ Les mots inutiles

​Le moral — 22 janvier 2016

« Je suis fatiguée » que je lui ai dit. Il n’a même pas levé les yeux pour me regarder. Il s’est contenté d’un genre de « oui, han, han » de la gorge, quelque chose qui m’a fait comprendre qu’il ne voulait pas le savoir. J’ai laissé faire. Je n’avais pas l’énergie de me fâcher, de lui faire comprendre que je n’avais pas bien dormi, que j’avais peur, que j’en avais plein le cul, que je me trouvais laide, nulle, grosse, inintéressante, insignifiante, insipide et de trop. Ça n’aurait rien changé que je lui exprime mes doléances. D’abord le découragement. Ensuite, l’impuissance.

Entendre, écouter et comprendre, ce n’est pas la même chose. Et lui, il ne s’attardait même pas à ce que je disais ; alors l’empathie, le support, les encouragements, ça aurait été un miracle. Et je ne crois pas aux miracles. Je crois à ce quotidien qui m’écrase. À ce surplus de poids mental que je traîne. À cette lourdeur de la pensée qui se transforme en inertie. Je crois à ce qui m’anime et que personne ne voit. Que mon visage n’exprime pas, ni mon ton, ni mes gestes. À ce que personne ne voit. Jamais.

Le lendemain, j’ai pris mon café en regardant par la fenêtre. Des mésanges volaient d’un cèdre à l’autre dans le froid de janvier. Leurs pattes devaient être froides. J’ai pensé que ça ne valait pas la peine de lui dire que j’étais épuisée. J’ai laissé faire. Il s’est fâché. Il me parlait et je ne lui répondais pas. Je ne l’entendais pas. J’étais ailleurs depuis des jours, des semaines, des mois. Je n’étais plus parmi eux. Qu’un corps habité de tristesse, de remords et de culpabilité.

Je me suis levée, lui ai souri sans rien dire, j’ai mis ma tasse dans le lave-vaisselle et suis allée m’habiller. Un autre jour de plus. Des obligations, des oui, des faire semblant. Des contraintes, des devoirs. De l’ouvrage. Jamais d’oubli ni de larmes.

Si j’avais pu me plaindre. Si j’avais pu avoir accès à ma zone de guerre. Mais on aurait dit qu’un mur de briques me séparait de mon senti, ce qui n’empêchait pas la torpeur d’engourdir mes jours, mes nuits, mes heures. Une sorte d’alanguissement, de ralentissement. Comme marcher dans la neige sans raquettes. Toujours s’enfoncer et lever trop haut les pieds, les genoux. Faire face au vent la tête baissée. Monter sans cesse sans jamais redescendre. S’épuiser sans jamais boire ni manger. Sans jamais s'arrêter. En portant la tristesse et la fatigue sur son dos. Malgré les douleurs, les blessures et la perte.

Il a continué de me haranguer parce que je n’avais pas l’air de l’écouter, parce que j’avais l’air ailleurs. J’ai soupiré. Another brick in the wall, ai-je pensé. Je me suis fait rire intérieurement. Elle était facile. « … pis tu pourrais vouloir fourrer, des fois, aussi, ça aiderait », que j’ai entendu. J’ai levé les yeux, j’ai voulu répondre, mais à peine avais-je ouvert la bouche, que j’avais déjà oublié ma réplique. Comme si un violent coup de poing au ventre m’avait coupé le souffle. Après l’impuissance, le mutisme.

J’ai fait une autre journée comme ça. À fouetter la bête déjà morfondue. Le lendemain, quand je me suis extirpée du lit, j’ai pensé qu’il aurait été plus facile de lever une armée de cadavres. J’étais comme faite de pierre. Comme si je m’étais fossilisée. À l’agonie dans la lave épaisse. My hands feels just like two balloons, me suis-je dit en ouvrant et en fermant mes doigts. S’il avait fallu que je doive me sauver d’un quelconque prédateur à ma poursuite, je me serais enfargée dans mon marasme, et la bête m’aurait dévorée sans même s’essouffler. Pathétique…

J’ai fait manger mes enfants. Quand ils ont été partis, je me suis demandé il y aurait encore combien de matins du genre avant qu’il ne se passe quelque chose. Que je fasse quelque chose. J’ai pensé à la grenouille placée dans un chaudron rempli d’eau que l’on chauffe. Je n’avais plus l’énergie de sortir de là. J’allais en mourir. C’était ma seule certitude.​​


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