​L’éclat de verre — 27 novembre 2015

J’ai marché pieds nus dans ma cuisine, après avoir cassé un verre. Il avait éclaté en dizaines de gros morceaux que j’avais ramassés délicatement pour éviter de me couper, et de petits, que ma balayeuse n’avait visiblement pas tous aspirés. C’est ma faute, en fait ; j’aurais dû mettre mes souliers, mes pantoufles. J’aurais dû être plus prudente. J’aurais dû prévoir que ça puisse arriver. J’aurais dû me méfier. Mais comme j’ai cassé plusieurs verres dans ma vie et qu’il n’y avait jamais eu de conséquences fâcheuses, j’ai pensé que ce serait la même chose cette fois-là. Je me suis aussi dit que ça aurait pu être ma chienne. Il aurait fallu que je paie le vétérinaire, que je mette des pommades sur le coussinet douloureux, que je panse la patte tous les soirs. Ça aurait pu être un de mes enfants. Ça aurait pu être pire, finalement.

J’ai vivement réagi sur le coup, quand le petit éclat de verre s’est incrusté dans mon dessous d’orteil. « Ayoye ! » Je me suis assise pour considérer la plaie. Ça saignait. J’avais sali la céramique, taché le petit tapis devant l’évier de la cuisine. Ça prenait un pansement, et vite. Je n’ai pas pensé qu’après m’avoir attaquée ainsi, le petit intrus se ferait un chemin dans ma chair pour s’y faire un nid. Je ne pensais pas qu’il était resté là. Je ne pensais pas qu’après m’avoir agressée, il s’était endormi dans ma plaie. Je pensais que ça guérirait rapidement. En fait, c’était tellement banal que je n’ai même pas pensé à la possibilité d’une complication quelconque. Se couper en marchant, mettre le pied sur une traînerie, se cogner sur une chaise au passage, c’est banal, ça arrive tous les jours. Y a pas de quoi en faire un drame ! D’ailleurs, la plaie a disparu en moins d’une semaine.

Mais malgré cela, marcher devenait de plus en plus difficile. Au début, je ne boitais pas vraiment. Mais plus les jours passaient, plus j’avais l’impression qu’une aiguille toute fine avait pris racine dans ma chair, une aiguille pour atteindre un degré de précision chirurgicale, de chirurgie neurologique. Mais on s’habitue à la douleur. On finit par lui faire une place. On finit par l’aimer, on dirait. Parce qu’elle nous rappelle qu’on est vivants. Je ne sais pas… On finit par angoisser à l’idée de ne plus rien sentir. S’il n’y avait plus de douleur, ce serait un deuil. Le deuil de tous ces gens qui nous respectent parce que nous continuons malgré tout. Le deuil de l’admiration.

Un soir, à la lumière d’une lampe, j’ai jeté un œil sur ce petit bobo. Ça faisait mal comme une verrue. Un cor. Bah… Je n’avais ni la force ni le courage d’aller voir un médecin. Ni d’inciser moi-même mon dessous d’orteil, à la recherche d’un microscopique éclat de silice que je n’apercevrais peut-être même pas.

J’attendais. Je continuais de mettre tout mon poids sur cet orteil endolori. J’ai continué de marcher, de faire mes repas, de passer la balayeuse, de faire mon lavage. Ça ennuyait mes proches, cette petite douleur qui aurait pu m’empêcher de sortir le chien ou de faire la vaisselle. C’était banal. « Ça arrive à tout le monde. Ça ne mérite pas toute cette histoire. » Prends sur toi, arrête d’en faire un drame. J’ai marché encore dessus. Jusqu’à ce qu’une colonie de bactéries s’y installe. Et là, c’est devenu laid, puant, gluant, purulent, suintant, souffrant. Malaise général. Fièvre. Perte d’énergie. C’est mon corps tout entier qui a réagi. Mon orteil a d’abord enflé, il est devenu chaud, rouge, très rouge. Je ne m’appuyais plus dessus. Je n’arrivais plus à mettre mes souliers ni à mettre des bas. La plaie était visible, au grand jour. Plus personne ne pouvait l’ignorer. Elle parlait pour moi.

Je devenais de plus en plus dysfonctionnelle au fil des heures qui passaient. Je me suis retrouvée couchée sur le canapé, grelottante. Je suis devenue un poids pour les autres qui m’apportaient de l’eau, me préparaient à manger. « Une soupe Lipton » entre deux « Tu devrais consulter. » Mais j’attendais encore.

Mes idées s'embrouillaient. J'étais de plus en plus désorientée. Agitée, aussi. Je n’arrivais plus à contrôler ma tête qui dodelinait comme si j’avais trop bu. La peau qui recouvre mon pied, ma cheville, ma jambe, a tranquillement été envahie de marbrures rougeâtres. Elles sont montées tranquillement comme des vipères. Des étrangers avaient pris possession de mon corps. Ils l’avaient envahi. En faisaient ce qu’ils voulaient. Ils m’habitaient et me polluaient. M’empoissonnaient. C’était moi ou eux.

Oh ! En passant : l’éclat de verre, c’est une personne toxique.

Rien d’autre à ajouter.


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Hélène Bard

Écrivaine  ●  réviseure linguistique et stylistique  ​●  Mentore littéraire